1993, je suis en train de faire mon premier « pipi sur le pot ». Instant mémorable immortalisé par mes parents dans la salle de bain familiale. Cette photo, tout à fait flatteuse, vous pouvez la trouver dans mon album d’enfance celui qui est rangé au fin fond d’un placard, bien caché et seuls ceux qui savent où il se trouve peuvent y accéder (en l’occurrence, mes deux enfants). J’ai de la chance et j’en suis consciente.

Aujourd’hui, ces instants de vie, vous pouvez les trouver par milliers sur les réseaux sociaux, à la vue de tous, à tout jamais sur Internet. Mais, dans vingt ans, qu’en penseront les ex-enfants concernés par cette exposition ? Quels seront les impacts sur leur développement et leur bien-être psychologique ?

Les enfants sont rois mais sont-ils vraiment capables de diriger un territoire sans frontière ?

Résumé : Mélanie, mariée et mère de famille, a pour habitude de mettre en scène Sammy et Kimmy, ses deux enfants, sur sa chaîne YouTube Happy récré. Le jour où Kimmy, 7 ans, disparaît en bas de chez elle, Clara, chargée de l’enquête, découvre l’univers des influenceurs et la violence des réseaux sociaux.

Mon avis : Delphine de Vigan, auteure d’une dizaine de romans et lauréate de plusieurs prix littéraires est connue pour sa plume féminine et sensible. Son dernier roman, Les enfants sont rois aborde un vrai phénomène de société, la surexposition de la vie privée et soulève l’existence d’un vide juridique concernant le consentement des enfants.

L’une rêve de gloire, de paillettes et de reconnaissance, l’autre préfère l’anonymat, la solitude et a les pieds sur terre. C’est l’histoire de deux femmes aux parcours de vie bien différents mais que le destin va ébranler. Mélanie, la maman Youtubeuse est désemparée, sa fille a été enlevée. Clara, la policière de l’ombre va tout faire pour la retrouver. Quel impact, cet événement tragique aura sur l’avenir de ces deux femmes ?

Les enfants sont rois est à mi-chemin entre polar et essai. Le fil rouge de la disparition de Kimmy permet de maintenir le lecteur en alerte tout en soulevant des questions éthiques beaucoup plus complexes. La chaine Youtube familiale menée d’une main de fer par Mélanie demande une mise en scène quotidienne de la vie des enfants. La réussite familiale repose sur leurs épaules et leurs sourires sont de façade, leur dialogues préparés et leur spontanéité s’amenuient au fur et à mesure des années. Leur intimité est surexposée, leur enfance volée, leur naïveté étouffée.

«  L’époque où on a ouvert les portes de l’enfer. »

C’est l’histoire d’un phénomène de société celui de la mercantilisation de la sphère intime et de ses dérives. J’ai été emportée par le thème du roman qui en fait un réel page-turner. Les mots de l’écrivaine sont justement choisis et elle garde une certaine distance dans sa prise de position. Elle est telle une éclaireuse qui met le doigt sur une tendance actuelle.

A l’instar d’Olivier Bourdeaut dans Florida (2021, éd. Finitude), Delphine de Vigan propose de nous ouvrir les yeux sur l’exposition « médiatique » des enfants et ses conséquences, un sujet encore peu traité dans la littérature contemporaine. D’ailleurs, j’aurais aimé que la part « dystopique » de l’histoire soit un peu plus étoffée concernant le devenir des deux enfants « stars ». Mais sans doute nous basculerions dans de la science-fiction qui malheureusement ne restera pas fictive si longtemps…

Un roman que je recommande à tous et notamment aux parents et futurs parents parce qu’aimer son enfant c’est aussi le protéger.

En bref : Les enfants sont rois est un roman percutant presque malaisant, le récit d’une enfance volée qui soulève de vrais futurs problèmes de société : l’impact psychologique des enfants surexposés sur Internet et la mercantilisation de la vie privée.

A lire si : vous êtes un.e inconditionnel.le de Delphine de Vigan, l’effet des réseaux sociaux et la médiatisation des enfants vous questionnent et que vous aimez être à contre-courant de la pensée majoritaire.

Cet ouvrage me fait penser à : « Kids », MGMT.

Ma note : 18/20